ou les limites de la théologie du père Bordeyne

 

Amoris Laetitia (AL) n'en finit pas de faire des vagues. Une nouvelle lettre des quatre cardinaux (1), et les rumeurs d'une évolution de la position de l’Église sur la contraception (2), sont venus s'ajouter à un dossier déjà bien chargé.

Derrière cette agitation, une offensive de grande ampleur contre les enseignements traditionnels de l’Église sur la sexualité et le mariage est à l’œuvre.

Des interprètes qui déforment.

Il y a actuellement un acharnement furieux pour libéraliser à tout prix, sur la base du chapitre 8 d'AL, l'accès des divorcés remariés à la sainte communion. Or, une lecture honnête d'AL montre que ceux qui interprètent AL dans ce sens en déforment le texte, qui est absolument et totalement compatible avec les enseignements des magistères antérieurs et ne peut être reçu que dans une herméneutique de la continuité (3). Le cardinal Müller, ex préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, l'a clairement dit et il a totalement raison.

Le cardinal Müller a également raison de trouver inappropriés les propos de ceux (4) qui critiquent AL en qualifiant ce texte d'« objectivement ambigu ». AL n'est pas un texte ambigu. S’il semble tel, c’est qu’on ne le lit pas correctement. Qualifier AL d'ambigu attise les divisions, encourage toutes les interprétations et n'aide pas à une juste compréhension. Le rôle des sages et des savants n'est pas d'interpréter, mais de délivrer le juste sens du texte. Qu’il existe des lectures contradictoires n’incrimine pas le texte lui-même, mais seulement l'erreur de ceux qui veulent le déformer et dont il faut dénoncer les intentions perverses. 

On assiste actuellement à une prolifération de « lignes directrices » et de textes interprétatifs, un peu comme s'il fallait publier les textes d’application d’une nouvelle loi. Mais il n'y a pas de nouvelle loi. Sous prétexte d’interpréter, on trahit le texte, comme l'ont trahi par exemple les évêques de Malte. Chacun saurait mieux que le pape ce que le pape a voulu dire. Puissent les évêques français continuer à surseoir à une telle entreprise ! La position du pape ? C'est le texte, tout le texte et rien que le texte. Son silence en réponse aux dubia des cardinaux le confirme. Tout le reste n'est que papotage.

Il est absolument certain qu'AL n’a ni aboli les textes des magistères antérieurs, ni donné satisfaction aux revendications des partisans de la communion pour tous. Si ce texte est vraiment inspiré par l’Esprit Saint, alors il faut le lire tel qu'il est, dans sa lettre comme dans son esprit, et bannir tous les discours qui commencent par : "le pape a voulu dire que".

Comme après Vatican II.

Comme après Vatican II, certains voudraient que l’Église ait fait avec Amoris Laetitia son aggiornamento, et ainsi adapté son enseignement sur le mariage et la famille aux temps actuels. Une certaine presse catholique fait son fonds de commerce de ces divisions et les attise.

Les partisans de la communion pour tous, que le texte final d’AL a faits sortir par la porte, tentent de revenir par la fenêtre. Des théologiens dévoyés égarent les fidèles séduits par un discours qui donnerait enfin sa juste place à la miséricorde.

Police des sacrements et miséricorde.

L’Église n’est pas une structure autoritaire qui interdirait l’accès aux sacrements par des mesures de police. Sachant qu’il n’est pas de décision morale qui ne soit libre, l’Église s’adresse aux consciences, auxquelles elle propose un chemin de conversion.

Ce que l’on appelle discipline des sacrements relève du droit interne de l’Église. Ce sont des règles édictées pour permettre à l’Église de fonctionner collectivement en tant que société humaine terrestre. Il ne s’agit là que d’une justice humaine. Il n'est pas juste de dire que le droit de l’Église est fondé sur la miséricorde. La miséricorde, dont certes nous devons nous inspirer individuellement, procède de la justice de Dieu. Elle est principalement dispensée aux fidèles dans le sacrement de la réconciliation.(5)

Concernant le respect dû à la sainte eucharistie, la discipline applicable à tous est de s’abstenir de communier si l’on a un péché grave sur la conscience. Celui qui ignore qu’il est en faute, ou ne comprend pas pourquoi il est en faute, ne transgresse pas la règle. Avec la perte générale du sens du mariage chrétien, il est certain que ces situations d'ignorance ou d'incompréhension sont de plus en plus fréquentes. C'est à quoi le pape a voulu nous rendre attentifs. Il n'est donc pas juste de dire que, selon la doctrine immuable de l’Église, il serait absolument impossible pour des personnes divorcées et remariées d’accéder aux sacrements.

Personne n'est définitivement privé des sacrements, mais personne n'est dispensé de se convertir. Or il est peu vraisemblable qu’une personne divorcée remariée, sincèrement attirée par la vie chrétienne et désireuse d’y croître, ne finisse par prendre conscience de sa situation. L’Église, dans sa grande sagesse, lui propose alors de s’abstenir des actes réservés aux époux. Tel bon catholique plein de miséricorde, trouvant cette règle obsolète, me disait à ce propos : « la sexualité n’a rien à voir là-dedans ». La sexualité n’aurait-elle rien à voir avec le mariage et l’adultère ? On voit bien, au contraire, que la question de la sexualité est centrale dans cette controverse, car la seule chose que rejettent finalement les promoteurs de la communion pour tous dans la pastorale antérieure, c’est la continence des remariés. Tout ce débat n’est au fond qu’une histoire de cul. Et c'est bien la morale sexuelle enseignée par L’Église qui est la cible, tout comme elle est visée dans d'autres domaines, comme l'homosexualité et la contraception.

Le livre du père Bordeyne.

Théologien moraliste et recteur de l’Institut catholique de Paris, le père Philippe Bordeyne était expert au synode de 2015. Ardent partisan de la communion pour tous, il est cosignataire de l’ouvrage collectif controversé publié lors du synode « 26 théologiens répondent ».

En janvier 2017, après la publication d'AL, il a sorti un livre intitulé : « Divorcés remariés, ce qui change avec François », dans lequel il se présente comme l’interprète averti de la pensée du pape et où il déforme gravement le sens de l’exhortation. Pour vous en faire une idée, voyez mes notes de lecture de ce livre où je confronte page par page les propos du père Bordeyne au texte d’AL et aux textes antérieurs du magistère.

Bordeyne fut autrefois l’élève d’un autre théologien moraliste français, le père Xavier Thévenot, connu pour ses travaux sur l’homosexualité. Or, l'analogie est frappante entre les thèses de Thévenot sur les homosexuels et celles de Bordeyne sur les divorcés remariés. Bordeyne n’a fait que transposer aux divorcés remariés les idées de son maître. Et c’est cette même doctrine que les disciples de cette école veulent maintenant étendre à la contraception.

 

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La théologie des limites.

Dans un intéressant article sur Thévenot et l’homosexualité, le philosophe Pascal Jacob (6) a montré comment Thévenot voit dans l’orientation homosexuelle une sorte de limite indépassable, mais qui peut être assumée et régulée pour faire grandir le sujet. Il ne faut donc rechercher que le bien possible à l’intérieur d’un cadre globalement limité.

Pour Thévenot, les actes homosexuels sont toujours marqués d’une limite objective, mais qu'il faut accepter car c’est une limite propre au vécu des personnes. Les personnes concernées peuvent donc s’exonérer de la norme générale, car elle ne leur est tout simplement pas applicable. La norme universelle est un idéal vide de contenu qui doit être remplacé par une norme particulière, fruit de l’expérience dans une société et à une époque données. On retrouve là des éléments du relativisme historiciste dont le cardinal Kasper se fit jadis le héraut. Ainsi, Thévenot s’est déclaré favorable au PACS et à la vie en couple des homosexuels, qu’il considère comme un cadre favorable pour permettre aux personnes homosexuelles de développer une vie vertueuse.

Dans son sens courant de contingences, le mot « limites » n’a pas de contenu moral. Chacun recherche le bien dans le cadre des circonstances de temps et de lieu qui lui sont propres. En élargissant le contenu sémantique du mot à des structures de péché, telles que les comportements homosexuels, l’adultère ou la contraception, on lui donne un contenu moral et ces structures de péché deviennent des éléments de culture et d'histoire, des externalités qui s’imposent à nous et que nous ne pouvons qu'accepter.

Cette doctrine semble prudente lorsqu’elle prêche la recherche du seul bien possible. Elle pourrait même faire penser aux petits pas de sainte Thérèse et à la loi de gradualité. Mais la question des limites est ici doublement faussée. Car d'une part, on intègre comme éléments de contexte des modes de comportements qui ne sont pas, en réalité, en dehors du champ de notre agir individuel. D'autre part, en posant a priori ces limites comme indépassables, c’est à l’action de la grâce elle-même que l’on fixe des limites. Et comme l’a bien vu Thibaud Collin, on sombre alors inévitablement sur l’écueil de la gradualité de la loi. (7)

« Désidéaliser » le mariage.

Développée par Thévenot dans le cas de l’homosexualité, la théologie des limites est très féconde et trouve aisément toute une série d’autres champs d’application.

À la suite de Thévenot qui s’intéressait aux homosexuels, Bordeyne estime que les divorcés remariés ne doivent rechercher que le seul bien possible à l’intérieur de limites que nous devons accepter collectivement. Le second mariage est donc vertueux s’il présente les traits caractéristiques d’un couple chrétien nonobstant le fait qu’il soit adultère.

Dans ce contexte, il n’est guère étonnant que la prochaine étape qui se dessine soit une remise en cause, au nom de la même théologie des limites, de l’enseignement de l’Église sur la contraception.

Ainsi on retrouve la même doctrine dans un article de Mgr Gilfredo Marengo publié dans Vatican Insider du 23 mars 2017 et intitulé "Humanae vitae et Amoris laetitia". Dans cet article, Marengo explique que, selon lui, l’enseignement de Paul VI sur la contraception aurait contribué à discréditer le mariage, dès lors présenté comme un "idéal théologique trop abstrait", artificiel, "fort éloigné de la situation concrète et des possibilités effectives des familles telles qu’elles sont vraiment". Cette "idéalisation excessive", au moment même où l'Église réveillait la confiance dans la grâce, aurait rendu le mariage moins attrayant et moins désirable. Il faut donc "désidéaliser le mariage". C'est aussi le mot d'ordre du père Bordeyne.

Pour finir, c’est toute la théologie du corps de Jean-Paul II et la morale de l’Église en matière sexuelle qui pourraient ainsi passer à la trappe.

Pour conclure je vous laisse avec cette belle citation du père Yves de Montcheuil sur la réalité et la puissance sans limites de la grâce :

"Qu'un homme succombe sans que rien soit venu lui donner l'idée qu'il existe une force qui rend capable de triompher de toutes les tentations, qu'il existe, non pas dans les nuages d'un idéal abstrait, mais dans la réalité de son existence quotidienne, une vie plus haute qui lui ferait prendre en dégoût celle où il se traîne, voilà ce qu'un chrétien ne saurait supporter ; voilà ce qui, pour l'Eglise, source de cette vie, inspiratrice de cette force, est plus intolérable que tout."

(cité par H. de Lubac dans Trois jésuites nous parlent, Lethielleux 1980).

 

Notes :

(1) les cardinaux Brandmüller, Burke, Caffarra et Meisner (+)

(2) Issue de l’encyclique de Paul VI Humani Generis de 1965 puis confirmée et développée par St JPII. Sur les rumeurs voir ici et .

(3) A propos de la note 329 d’AL, on rappellera qu’il y est question d’intimité et non d’intimité conjugale.

(4) Tels Jeanne Smits, Thibaud Collin et les quatre cardinaux.

(5) Sur la question des rapports entre droit et miséricorde, voir mon article précédent intitulé : "Le pape a-t-il changé la discipline des sacrements ?" ainsi que Michel Villey, "les délits et les peines dans la philosophie du droit naturel classique", dans "La nature et la loi", Cerf 2014. cf. page 181 : "le créancier seul a le droit d'effacer la dette".

(6) Professeur de philosophie à l’IPC (Faculté Libre de Philosophie et de Psychologie Comparées de Paris).

(7) Thibaud Collin voit un pélagianisme dans cette doctrine, en ce qu'elle ferait abstraction de la grâce. Cela me semble un contresens car Bordeyne ne néglige pas l'action de la grâce, il considère au contraire que le péché ne lui fait pas obstacle.

 

 

 

 

Mais alors dirent-ils, si telle est la condition de l'homme avec sa femme, mieux vaut encore ne pas se marier (Mt, 19,10).

Tristan et Iseut

On entend dire partout que les divorcés remariés peuvent dans certains cas accéder aux sacrements de la réconciliation et de l’eucharistie. Il n'en faut pas plus pour mettre en ébullition blogueurs et journalistes toujours à l'affût d'un changement de la doctrine de l’Église. Dans certains cas ? Mais quels cas ? Ce pape jésuite est-il un casuiste ? Et d'ailleurs, n'avons-nous pas tous droit à la miséricorde ?

1. Dans certains cas ?

« Si l’on en vient à reconnaître que, dans un cas concret, il y a des limitations qui atténuent la responsabilité, [...] Amoris Lætitia ouvre la possibilité d’accéder aux sacrements de la réconciliation et de l’eucharistie. » Ce propos, tenu par les évêques de Buenos Aires et validé par le pape, ferait de lui le fossoyeur de 2000 ans de christianisme. C'est le retour en force du libéralisme condamné par les papes du XIXème siècle, bref, la ruine de la morale catholique.

Aux divorcés remariés est proposé un discernement au cas par cas. On serait bel et bien dans la casuistique si le pape avait dressé un catalogue des situations concrètes dans lesquelles l'admission aux sacrements était possible. Mais il n'en est rien. « Ce qui fait partie d’un discernement pratique face à une situation particulière, dit-il, ne peut être élevé à la catégorie d’une norme. Cela non seulement donnerait lieu à une casuistique insupportable, mais mettrait en danger les valeurs qui doivent être soigneusement préservées » (AL 304).

Le pape a validé le principe d'un examen au cas par cas. Il n'y a là rien de contraire à la tradition, ainsi que Mgr Aillet l'a fort bien expliqué, n'en déplaise aux esprits chagrins qui veulent voir partout des ruptures et par qui le scandale arrive.

Dans leur lettre adressée au pape le 19 septembre 2016, les quatre cardinaux rappellent que, pour recevoir l'absolution, les divorcés remariés doivent s'abstenir des actes réservés aux époux. « Dans le sacrement de la pénitence, la réconciliation — qui ouvrirait la voie au sacrement eucharistique — ne peut être accordée qu'à ceux qui, repentis, sont sincèrement disposés à une forme de vie qui ne soit plus en contradiction avec l'indissolubilité du mariage. »[1]. Cette pénitence est réitérable en cas de rechute, car la probabilité d’une nouvelle chute ne nuit pas à l’authenticité de la résolution. [2]

Si le pape n'a pas répondu aux quatre cardinaux, c'est qu'il est d'accord avec eux sur le fond — qui ne dit mot consent — mais qu'il ne peut leur donner publiquement raison car ce serait admettre que le texte d'Amoris Laetitia ne se suffit pas à lui-même, qu'il nécessite des amendements, ce qui n'est pas envisageable s'agissant du texte conclusif du synode. C'est pourquoi les cardinaux, par égards pour le pape, n'auraient pas dû rendre leur lettre publique.

Quant à tous les scribes qui reprochent à Amoris Laetitia et au pape de cultiver la confusion et l'ambigüité, ils feraient mieux de nous guider vers la seule lecture possible de ce texte, celle qui procède d'une herméneutique de la continuité.

2. La miséricorde pour tous.

« Ce n’est pas le fait qui prouve le crime, mais le jugement. Les hommes voient le fait, mais Dieu voit les cœurs, et, seul, il est vrai juge. »[3]

« Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. » (1 samuel 16 7)

A l'autre extrémité on entend des revendications formulées dans des termes parfois fort vifs de la part de certains divorcés remariés, y compris dans des mouvements comme les équipes Reliance qui gravitent dans l'orbite des équipes Notre-Dame. Des ecclésiastiques ou théologiens de haut rang [4] apportent de l'eau au moulin, appelant de leur vœux un changement de la discipline des sacrements. Il en va, disent-ils, d'epieikeia, d'indulgence, bref de miséricorde.

Ces gens sont dans la confusion entre droit et morale. Comme toute collectivité humaine, l'Eglise a besoin de règles internes qui n'ont pour objet que de permettre son fonctionnement. Le droit canon et la discipline des sacrements appartiennent au champ du droit, ce sont des règles nécessaires à la vie en commun. Elles ne préjugent en rien de la miséricorde qui est d'abord un attribut divin, même si le prêtre s'en fait l'intermédiaire dans le sacrement de la confession et même s'il nous est demandé d'être miséricordieux comme notre Père est miséricordieux (Luc, 6,36). Les hommes voient les faits et leurs jugements sont imparfaits, quoique nécessaires. Seul Dieu voit les cœurs et seul il est vrai juge. La justice des hommes n'est pas la justice de Dieu.

On peut comprendre qu'il soit difficile pour certains ecclésiastiques de faire cette distinction car ils sont à la fois chargés de faire respecter la discipline et de dispenser le sacrement de pénitence, qui est par excellence le sacrement de la miséricorde. D'où un risque de confusion[5] faisant dire improprement à certains que le droit interne à l’Église catholique repose sur la miséricorde.

Passer outre la discipline au nom de la miséricorde revient à faire de celle-ci une norme juridique supérieure. Or, la miséricorde n'est pas un droit. Le prétendre serait tomber dans l'erreur de Baius[6], qui voyait dans la grâce une exigence légitime de la créature envers le Créateur.

Luther avait poussé cette logique à son terme avec le principe du salut par la foi seule. Peu importent nos œuvres et la manière dont nous vivons, le salut nous est dû dès lors que nous croyons. D'où la perte du sens de la confession et l'acceptation du divorce chez les protestants.

Conclusion

• Non le pape François n'a rien changé à la discipline des sacrements.
• Bien des divorcés remariés nous précèdent dans le royaume de Dieu (d'après Mt, 21, 31).
• Faire bon accueil aux pécheurs n'est pas leur donner le bon Dieu sans confession, ni l'absolution sans l'engagement de se convertir.

Notes

[1] Veritatis Splendor 84 ; Compendium 226 ; Sacramentum Caritatis 29

[2] ceci est rappelé dans Amoris Laetitia note 364.

[3] Le roman de Tristan et Iseut - version de Joseph Bédier

[4] par exemple le cardinal Kasper et le père Garrigues, dont je remarque au passage qu'ils ne sont pas juristes.

[5] Voir un exemple de cette confusion dans le commentaire de Jean-Yves Bouchaud à la fin de cet article rappelant la position de la congrégation pour la doctrine de la foi.

[6] Voir le chapitre 1 d'Augustinisme et théologie moderne d'Henri de Lubac.

 

 

 


Voici le texte d’une conférence donnée le 4 novembre 2014 à Vienne par M. le Professeur Thomas Heinrich Stark, professeur de philosophie à l’Institut Benoît XVI de philosophie et de théologie d’Heiligenkreuz im Wienerwald, Autriche (université de droit pontifical).


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A gauche : Hegel (1770-1831) ; à droite : le cardinal Walter Kasper (né en 1933)


Le texte original allemand de cette conférence se trouve ici :

http://una-voce-austria.at/fileadmin/pdf/Vortrag_Stark_04112014.pdf

On en trouve une traduction en anglais ici :

http://www.catholicworldreport.com/Item/3935/german_idealism_and_cardinal_kaspers_theological_project.aspx

Une traduction en français existe, mais on n'en trouve qu'un bref extrait sur le site de la revue catholica :

http://www.catholica.presse.fr/2015/06/19/la-foi-hegelienne-de-walter-kasper/

J'ai traduit moi-même de l'allemand cette conférence en entier. Je vous livre ici le texte de cette traduction.

Historicite_et_idealisme_allemand_chez_Walter_Kasper.pdf

 

 

 

 

On s'est plaint que la voix des juristes ne s'était pas faite assez entendre sur le mariage homosexuel. Il semble que le débat juridique se soit surtout porté sur le terrain des praticiens du droit de la filiation, alors qu'il s'agit fondamentalement d'un débat philosophique.

Deux juristes étaient présent aux mardis des Bernardins le 27/11/2012 : Pierre DELVOLVÉ et Coralie GAFFINEL, face notamment au sociologue Éric FASSIN, représentant du courant anarcho-libertaire qui défend le mariage pour tous.

Pour cette école libertaire et positiviste, le droit n'est que le produit de « la délibération démocratique et la négociation politique ». [1]. Il peut changer ad libitum et on saura toujours attribuer les enfants à qui ils reviennent. Le mariage étendu aux personnes de même sexe serait ainsi une banale fiction juridique, comme il en va déjà de l'adoption.

Jusqu'où peut-on aller dans la fiction juridique ?

Ce n'est pas un juriste, mais un pédopsychiatre, Pierre LEVY-SOUSSAN, qui a répondu à cette question lors de son audition à l'assemblée nationale le 15/11/2012.

 

 


De même, pour Anne-Marie POURHIET le 31/01/2011 sur Causeur.fr :
"Sans doute le droit sait-il depuis longtemps créer des fictions dont l’adoption est l’exemple type, mais il s’efforce toujours de les rendre vraisemblables et de ne pas s’écarter de la réalité possible. Faut-il aller toujours plus loin dans l’artificialisme en satisfaisant toujours plus de revendications aberrantes au nom d’un prétendu “progrès” et de la reconnaissance de droits illimités ou refuser rationnellement l’institutionnalisation de ce qui n’est tout simplement pas vraisemblable ?"

Une fiction crédible, raisonnable, vraisemblable, réaliste...

Pour Éric FASSIN, on peut aller beaucoup, beaucoup plus loin. Trop loin.

 

 



A la fin de sa proclamation, Éric FASSIN ne voit pas qu'il a quitté le monde réel.

Personne en effet ne songe à "faire croire" à l'enfant une contre vérité biologique. En revanche, il faut lui permettre de se reconstruire dans un monde réel et non virtuel. Quelle que soit la couleur de sa peau, l'enfant adopté doit pouvoir dire à son père adoptif : "tu pourrais être mon père" ; à sa mère adoptive : "tu pourrais être ma mère". Si ce n'est pas le cas, l'adoption est un échec. Or rien de tel n'est possible avec deux parents de même sexe. Éric FASSIN défend les droits du fantastique proclamé par la loi positive. Dans le monde virtuel où il souhaite vivre, le rêve devient réalité. Bienvenue au pays imaginaire.

Il va au bout de ses rêves, où la raison s'achève.

Dès le début, son propos révèle sa conception du droit : "le droit raconte toujours des fictions". Autant dire des histoires. Il nous emmène dans l'univers des contes. Comme un enfant se raconte une histoire peuplée de magiciens, où les êtres et les objets se confondent, où deux hommes peuvent engendrer un enfant. Comme Peter Pan, il refuse de se confronter à la réalité du monde. Un monde dans lequel depuis Mendel, on sait que la naissance d'un enfant noir de deux parents blancs est possible biologiquement si l'un des deux parents a un ancêtre noir.

 

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L'état d'apesanteur de cette pensée apparaît aussi dans ces propos tenus dans Libération du 10/10/2012 par Virginie DESCOUTURES, autre sociologue ayant travaillé avec Éric FASSIN, cités par le philosophe Thibaud COLLIN, auditionné au Sénat le 14/02/2013 :

"La norme hétérosexuelle pose que deux personnes du même sexe ne peuvent faire un enfant, puisque le couple formé est forcément stérile. Donc engendrer en étant homo est perçu comme contre-nature. Cela équivaut à un interdit de maternité pour les lesbiennes et de paternité pour les gays."

Selon ces propos, deux hommes ou deux femmes ne peuvent faire un enfant non parce que c’est impossible, mais parce que c’est interdit. Le mot "engendrer" a changé de sens : il ne désigne plus rien de charnel, mais l'expression d'une volonté. Il suffit de changer la norme pour changer le monde.

 

Aux Bernardins, Pierre DELVOLVÉ a placé le débat au niveau où il se situe réellement : c'est d'une conception philosophique de l'homme qu'il est fondamentalement question.

 
 

Maître GAFFINEL a tenté de défendre un droit qui fournît aux praticiens des solutions capables de résoudre les conflits familiaux, mais ainsi elle s'est placée sur le terrain de son adversaire. Certes, le droit est avant tout le service d'une juste proportion dans les procès des citoyens. Mais s'il s'agit d'attribuer un enfant à celui à qui il revient, c'est qu'on le traite déjà comme un objet. Attribuer à chacun sa juste part (suum cuique tribuere) ne s'applique qu'aux objets, non aux êtres, ce que n'a pas manqué de relever Pierre DELVOLVÉ :

 
 




On aurait aimé que le débat se poursuivît sur le terrain de la philosophie du droit pour mieux apercevoir quelles doctrines philosophiques s'affrontent en arrière plan du mariage pour tous. Mais de même qu'Éric FASSIN a indiqué ne pas connaître les mêmes juristes que Coralie GAFFINEL, il ne côtoie sans doute pas les mêmes philosophes. Aristote n'est pas dans ses fréquentations.


Pour poursuivre cette réflexion, sollicitons Michel VILLEY.

Les libertaires ne sont en effet que les enfants de Guillaume d'OCCAM et du nominalisme, qui réduit "la réalité à des substances individuelles. Seuls sont réels les êtres singuliers que désignent des noms propres. Mais alors, que signifieront les noms communs (l'animal, l'homme), ou relationnels (la paternité, la citoyenneté) existant aussi dans notre langage ? Ils ne désignent rien de réel. Ils sont des instruments utiles à "connoter" (noter ensemble) par économie de langage, une pluralité d'êtres individuels. Les "universaux" et les relations n'ont d'existence que dans nos discours. Ils sont seulement des termes, des signes forgés par les hommes, et dont le sens dépend des hommes. Leurs définitions sont conventionnelles. Nous sommes libres de les modifier, de transformer à notre guise la valeur de ces mots, pour les rendre plus opératoires, nous permettre d'agir plus commodément sur le monde réel des êtres singuliers. Le nominalisme est la destruction de l'ontologie d'Aristote." [2]

"C'est une gageure que de prétendre fonder le droit, système des rapports entre hommes, sur l'individu séparé - c'est à dire de prétendre fonder le droit sur la négation du droit -. [...] On ne rejoindra jamais le droit à partir du nominalisme. La philosophie qui est sortie de Guillaume d'OCCAM [...](c'est à dire, en gros, la philosophie moderne), ne peut pas rendre compte du droit. Il n'est possible de penser le droit que dans la perspective du réalisme [...]. Il faut commencer par admettre que l'homme est un animal politique." [3]

Les libertaires sont aussi les enfants de HOBBES, le fondateur du positivisme juridique et de l'installation de la loi comme source suprême du droit, d'une loi qui produit des proclamations mais pas de justice. HOBBES, le philosophe du droit subjectif, devenu le maître mot du droit moderne.

Et voici les mots sur lesquels s'achève l'ouvrage de Michel VILLEY : "La pensée juridique moderne s'est laissée subjuguer par des représentations simplistes et très artificielles du monde, incompatibles avec le droit. Comment y échapper ? Je ne vois d'autre remède que de remonter l'histoire jusqu'au siècle où s'est opérée cette révolution, à ce carrefour où les modernes, à notre avis, se sont fourvoyés. Et de repartir dans la voie qu'ils ont à tort abandonnée : celle du réalisme classique". [4]

Le rêve libertaire aujourd'hui, c'est Alice au pays des merveilles ; demain le meilleur des mondes.

Alors que je termine ce billet survient l'arrêt de la CEDH imposant l'adoption homosexuelle. Là encore selon Gregor PUPPINCK, "le problème de fond de cet arrêt est le rapport de la majorité des juges à la réalité".

Notes

[1] L’Inversion de la question homosexuelle, Éric Fassin, ed. Amsterdam, 2008, page 15

[2] Michel VILLEY - Le droit et les droits de l'homme PUF page 119

[3] Michel VILLEY - La formation de la pensée juridique moderne - PUF page 591

[4] Michel VILLEY - La formation de la pensée juridique moderne - PUF page 618